Entré à l'Ecole normale supérieure en 1901, Henri Focillon (1881-1943), qui vient d'échouer deux fois à l'oral de l'agrégation de Lettres, obtient une bourse de voyage en Italie. "En 1906, écrit Lucie Marignac, Focillon a vingt-cinq ans. Né dans un milieu d'artistes, il se destinait, comme son père, à la gravure. Une très forte myopie l'empêche d'en faire son métier, mais il s'y intéressera passionnément toute sa vie. Après des études classiques, il entre à l'Ecole normale supérieure, enseigne un an en province, s'adonne au journalisme politique, est reçu à l'agrégation de Lettres. Mais sa véritable vocation, souligne Lucie Marignac, c'est l'art et l'histoire de l'art. Pour sa thèse de doctorat, il choisit d'étudier Piranèse (1720-1778), ce Vénitien devenu Romain." (Lucie Marignac (éd.), Henri Focillon, Lettres d'Italie, éd. du Promeneur, Paris, 1999, p.12) Dans une lettre du 16 mai 1905, son ami et ancien condisciple Jérôme Carcopino (1881-1970) évoque avec chaleur son vaste projet de recherche : "Ton sujet sur Piranesi me paraît -de loin et à première vue- tout à fait intéressant. Ses gravures sont de vrais poèmes tristes et grands, et les ruines romaines sont peut-être moins belles et saisissantes dans la réalité. Il n'a d'ailleurs pas été qu'un artiste ; il a été un archéologue, et sérieux. Ses travaux sur la villa d'Hadrien sont encore très utiles [...]. Une étude sur Piranesi serait très délicate, j'en conviens, et supposerait un sentiment aussi vif de l'Antiquité que de Piranesi -mais ce ne sont pas des difficultés."
De ruines antiques en documents d'archives, de Rome à Venise, l'avancement de ses recherches l'amènera à la conclusion de 1918 : "Avant Piranèse, l'eau-forte n'était qu'un caprice de peintres ou l'auxilliaire de la gravure au burin. Désormais elle est un art complet. Rembrandt seul est comparable à Piranèse. Leurs deux noms sont à l'origine du magnifique essor de l'Ecole française au XIXe siècle."
Sa correspondance romaine permet d'assister à la genèse presque quotidienne de ce grand livre d'histoire de l'art qui va révéler Focillon à lui-même. Son idée prend véritablement forme en 1907, quand Focillon entend opposer Piranèse, artiste majeur qui crée lui-même son milieu, au déterminisme du milieu, cher à H. Taine."Piranèse n'avance pas vite, mais il avance, écrit-il à ses parents, le 4 février 1907. J'en suis toujours à entourer, à circonscrire, à préparer mon travail. J'ai remué un nombre incroyable de bouquins, et j'ai quelques fois mis la main sur des faits. Quel labeur que celui qui consiste à remettre d'aplomb -sur des on-dit bibliographiques et de vagues références- dans sa couleur, dans sa lumière, dans tous ses accidents, avec, si possible, toutes ses petites notes intimes, une simple vie d'homme! Cela se rattache à tout, a des répercussions sur tout, et de cette périphérie immense, partout dispersée, il faut cheminer péniblement vers le centre, franchir, essayer de combler des trous d'ombre, des abîmes d'ignorance [...]. De toute façon, conclut-il, j'opposerai un homme comme Panini, artiste qui accepte, subit et traduit un milieu, à Piranèse, qui va chercher ce milieu, qui se le crée, qui l'impose à ses contemporains."
Le destin de Piranèse rappelle étrangement sur ce point l'aventure intellectuelle singulière de Focillon dans le milieu des historiens d'art.